Les Français dans leur immense majorité sont farouchement hostiles à de nouvelles réductions de leurs droits de retraite, quelles qu’en soient les modalités. Les Français sont pessimistes et ont toutes les raisons de l’être. Les études prévisionnelles de l’Insee et la chute brutale du rendement des entreprises françaises et étrangères (les sociétés non financières) en France depuis 2000 justifient ce pessimisme.

Le sondage d’OpinionWay sur le projet de Retraite Universelle donne des résultats d’une rare pertinence : 84% des Français se disent pessimistes sur l’avenir des retraites en général et 78% sur leur propre pension. Les plus préoccupés sont les plus jeunes : 92% des 18 à 24 ans. Ce serait une réforme strictement technique selon le gouvernement, qui ne fournit aucune simulation sur des carrières types confirmant son affirmation. Que le système de retraite actuel des salariés du privé soit maintenu (44% sont pour sa conservation), ou remplacé par un régime à points, dit de retraite universelle (48% y sont favorables), les Français sont pessimistes. Et enfin, deux tiers des Français ne font pas confiance au gouvernement pour réformer le système
Les Français dans leur immense majorité sont farouchement hostiles à de nouvelles réductions de leurs droits, quelles qu’en soient les modalités. Dont l’allongement de la durée de cotisation pour bénéficier d’une retraite au taux plein sans modification de l’âge légal maintenu à 62 ans.
Les Français ont pessimistes et ont toutes les raisons de l’être. Autant ceux dont l’emploi n’est pas protégé par un statut ou par la solidité de leur employeur et qui voient leurs revenus stagner, sinon décliner à partir de 50 ans s’ils sont licenciés. Que tous ceux qui sont affectés par la précarité de l’emploi.

Les études prévisionnelles de l’Insee confirment cette dégradation. D’une part, le rapport du nombre d’actifs cotisants (actifs âgés de 20 à 65 ans moins chômeurs) à celui des inactifs, de 60 ans et plus, a baissé d’un tiers entre les décennies 1970-1979 et 2008-2017. Cette baisse s’accentuera encore à 52% en 2040 et s’effondrera à 47% vers 2070. D’autre part, l’évolution des salaires ne devrait pas améliorer le niveau des cotisations : la productivité du travail restera médiocre. Elle est passée d’une croissance de 1,3 % par an entre 1990-2007 à 0,9 % entre 2010-2016. Et devrait rester à ce taux faible à l’avenir. Cette baisse de 0,4 % s’explique par celle drastique de la productivité de l’industrie de 1,0 %. Celle des services principalement marchands est relativement stable.  L’efficacité du système socio-économique s’est nettement dégradée.
On se retrouve ce résultat dans la chute brutale du rendement des entreprises françaises et étrangères (les sociétés non financières) en France depuis 2000. Celui de leur capital productif employé (actifs fixes et besoins de fonds de roulement) rapporté à leur valeur ajoutée, qui se situait dans une bande de 12 à 13 % dans les 15 ans qui précédaient 2000, a fortement baissé en se situant depuis 2008 dans une bande de 7 à 8 %.

Alors que leur marge brute s’est redressée. Se situant autour de 30% de 1985 à 2000, elle s’est ensuite dégradée jusqu’à 25% entre 2009 et 2013, pour retrouver le niveau historique de 32% depuis 2015. Leur capital employé a fortement progressé. Situé dans une bande de 2 à 2,5 fois leur valeur ajoutée pendant 20 ans avant 2000, il se situe depuis 2010 dans celle de 3,5 à 3,7 fois. Plus de 50% de capital supplémentaire par valeur ajoutée. Ce manque criant d’efficacité en France, que les entreprises soient françaises ou étrangères, pénalise le développement et l’emploi.
Nous sommes dans une crise structurelle de l’économie française, dont celle du système de retraite. Elle condamne au sous-emploi une fraction importante des personnes en âge de travailler et à la régression des revenus de retraite et du travail des ménages dont le titulaire est âgé de plus de 50 ans. Le pessimisme massif des Français est justifié. Ils ont donné hier le pouvoir absolu à Emmanuel Macron et ne lui font plus confiance aujourd’hui pour réformer le système des retraites.

Cette crise est d’une ampleur équivalente pour la France à celle que connurent les États-Unis en 2008. C’est une crise systémique. Aux États-Unis pour la résoudre, la Banque Fédérale de Réserve a quadruplé son bilan, à plus de 4 Td$ (trillons de dollar), en rachetant les dettes et engagements d’État et multipliant ses engagements financiers sous toutes les formes à plus de 6 Td$. Leur engagement total financier a été de plus de 10 Td$, soit 70% de leur PIB de 14,2 Td$ en2008.
En France, l’État aurait à engager un effort d’ampleur comparable sur une quarantaine d’années pour établir notamment le système de retraite sur une base économique viable à long terme. L’État réparerait sa politique laxiste de retraite durant et après le cycle de prospérité. L’insuffisance passée des cotisations de retraite rapportée à la valeur actuarielle des retraites promises a facilité l’accession à la propriété des salariés et amélioré substantiellement leurs niveaux de vie et de leurs patrimoines. Cette fuite en avant est arrivée à son terme : la facture est à payer.

Les États-Unis réparèrent en 2008 les conséquences désastreuses de leur politique de libéralisation financière excessive de 2000. Ils ont ainsi sauvé leur système financier (et celui du monde développé) et évité une crise dévastatrice modèle 1929. Son économie a fortement rebondi depuis.
La France pourrait également refonder son système de retraite si elle disposait de la même indépendance monétaire. Elle pourrait transformer son système de retraite en répartition en système collectif par capitalisation. C’est le seul qui permettrait de garantir financièrement à terme le pouvoir d’achat des retraites. Elle éviterait une iniquité majeure : la spoliation des jeunes générations qui cotisent au plus haut et dont les revenus futurs de retraites seront au plus bas.
L’Union monétaire européenne est précieuse avec sa banque centrale et sa discipline budgétaire, même si elle est encore privée du pouvoir monétaire et bancaire de la Banque Fédérale de Réserve aux États-Unis. L’Union monétaire présente cependant un inconvénient majeur : elle fige les structures socio-étatiques des pays membres à de la création de l’Euro en 1999. Depuis la révolution numérique et géographique est passée, modifiant l’espace industriel, social et économique du monde. Cette rigidité n’est ni socialement ni politiquement viable et durable. La révolte populiste en témoigne. Les populismes de gauche et de droite, en France comme en Italie et ailleurs, la contestent violemment. Elles sont soit aux portes ou déjà au pouvoir. Comme les dirigeants de l’Union monétaires sont eux-mêmes en crise, comment alors sortir de ce labyrinthe ?

Source : Nicolas Steinberg, lesechos.fr

 

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