France : Retraites: ces professions aux régimes particuliers s'enfoncent dans la grève

Depuis plus d’un mois et demi, la France est touchée par une crise sociale qui ne semble pas faiblir. Alors que de nombreux blocages des transports ferroviaires et aériens ont paralysé une grande partie du pays, d’autres corps de métier se sont aussi mobilisés pour maintenir leurs régimes de retraite.

Les opposants au projet de loi sur la réforme des retraites continuent de se mobiliser dans la France entière, avec des actions ciblées qui se multiplient. Vendredi 17 janvier, c’est le musée du Louvre, le plus fréquenté au monde, qui n’a pas pu ouvrir ses portes, bloquées par des grévistes opposés au projet de réforme des retraites. Une première pour le musée qui n’avait jamais fermé depuis le début du mouvement de contestation, le 5 décembre dernier.

L'intersyndicale en tête de l’action dénonçait « les conditions des agents du musée qui se dégradent de jour en jour » ainsi que les « pertes d'effectifs » et un « désengagement de l'État ». Des vidéos des touristes furieux face aux portes fermées du Louvre ont ensuite fait le tour des réseaux sociaux.

Si le musée a pu rouvrir ses portes le samedi 18 janvier, d’autres professions aux régimes très spécifiques continuent de se mobiliser pour maintenir leurs régimes de retraite. Face au régime général des retraites, ils ne représentent qu’une part très minoritaire de la population de retraités.

L’Opéra de Paris et la Comédie Française

C’est une grève historique pour l’Opéra de Paris, qui depuis début décembre a annulé 67 spectacles. Un blocage dont les pertes représentent 14 millions d’euros. Si aucun compromis n’est trouvé, la grève risque de se poursuivre, car les artistes et les machinistes de l’Opéra de Paris sont attachés à leur régime spécial de retraite, d’abord mis en place par Louis XIV, puis officialisé comme caisse autonome en 1945. Un régime spécial que l’État est déterminé à supprimer.

L’Opéra de Paris est la seule institution culturelle, avec la Comédie Française, a bénéficier d’un régime spécial de retraite, qui vaut pour les salariés en CDI ou CDD qui justifient d’au moins un an de travail à l’Opéra de Paris. En tout, plus de 1 880 travailleurs sont concernés par ce régime spécial et pour une pension à taux plein, il faut justifier de quinze ans de services au sein de l’institution.

La plupart des salariés (danseurs, artistes des chœurs, musiciens de l’orchestre ou encore techniciens) ont droit à des départs anticipés à la retraite avant l’âge de 62 ans dû à la pénibilité de leur métier. C'est le cas des danseurs qui peuvent partir à la retraite à 42 ans et les artistes des chœurs à 50 ans.

Pour les danseurs, il est prévu que la réforme ne s’applique qu’à ceux embauchés à partir de 2022, mais pour les salariés de l'Opéra ce régime spécial doit perdurer et s’appliquer aussi pour les futures générations de danseurs.

Outre l’âge de départ à la retraite, les salariés de l’Opéra national de Paris tiennent à leur pension, indispensable une fois leur carrière terminée, pour mieux rebondir et entamer une nouvelle carrière où ils repartent parfois de zéro.

De son côté, la Comédie Française, avec ses quelque 300 salariés, a également annulé plusieurs représentations depuis le 5 décembre pour contester la disparition de son régime spécial. Samedi 18 janvier, de nombreux salariés de l’Opéra de Paris et de la Comédie Française ont organisé un concert devant le Palais Garnier pour contester la réforme des retraites. En décembre, une interprétation du Lac des cygnes devant le Palais Garnier avait déjà fait le tour du monde.

Des professions libérales menacées

Avec leurs régimes autonomes, qui leur permettent de disposer de leurs propres caisses de retraite, les professions libérales sont aussi fortement menacées par le projet de réforme des retraites proposé par le gouvernement. Depuis septembre 2019, ces professions de la santé, du droit, de l’aérien se sont regroupées au sein du collectif SOS retraites afin de protéger les régimes autonomes gérés par les professions qui le composent, ce qui correspond environ à un million de salariés d’après l’Union nationale des professions libérales.

Parmi les professions concernées : masseurs-kinésithérapeutes, infirmiers, orthophonistes, chirurgiens, experts-comptables, pilotes ou encore avocats. La revendication du collectif est claire : préserver à tout prix ces régimes autonomes.

« Nos régimes autonomes fonctionnent, ne coûtent rien au contribuable et contribuent à la solidarité nationale », explique François Randazzo, kinésithérapeute et président du syndicat Alizé. « Je ne suis pas contre l'idée d'une réforme, mais je suis contre cette réforme et la hausse des cotisations qui l’accompagnent, qui vont passer de 14% à 28% ». D’après le collectif, cette réforme aura alors de lourdes conséquences pour les petits cabinets.

Entre le 3 et le 6 janvier, les 16 professions libérales du collectif ont mené une « grève glissante » selon les jours qui les arrangeaient. Dorénavant, c’est une grève généralisée à toutes les professions libérales qui est prévue pour le 3 février prochain et pourrait marquer le début d’une grève illimitée, précise le collectif SOS retraites.

« Nous n’avons vu aucune évolution quant à nos revendications, et le dialogue social est inexistant. Le blocage est la seule manière de se faire entendre », estime François Randazzo.

Une justice paralysée...

Parmi les professions libérales soumises à un régime autonome de retraite figurent les avocats, très mobilisés depuis le début du mois. Le 17 janvier, leur grève a été reconduite pour une semaine, après avoir multiplié les actions symboliques contre le projet de réforme des retraites dans plusieurs villes française comme à Bordeaux, Toulouse ou encore Caen.

Avec cette réforme des retraites, comme les autres professions libérales, la cotisation des avocats va doubler et leurs pensions baisser. Le Conseil national des barreaux exige d’être reçu sans délai par le Premier ministre et conteste la proposition de l’exécutif de maintenir la caisse propre à leur profession, mais au sein du régime universel, qui selon eux, ne ferait que confirmer la fin de leur régime autonome. Tout comme les kinésithérapeutes, les avocats défendent le bon fonctionnement de leur régime autonome qui ne nécessite pas de disparaître.

Les avocats se disent prêts à bloquer le système judiciaire coûte que coûte et ils ont même tourné le dos à l’État, dans une action très symbolique lors de la rentrée judiciaire de la Cour d’appel de Bordeaux. Avec cette réforme des retraites, ce sont environ 30% des cabinets d’avocats qui auront vocation à disparaître, estime le Conseil national des barreaux.

Les représentants de la profession d’avocat veulent un maintien de l’autonomie de leur régime et le mouvement de protestation a été très suivi partout en France, avec évidemment des conséquences pour de nombreuses affaires, tant au civil qu’au pénal. Pour le moment, les robes noires maintiennent leur mobilisation jusqu’au 24 janvier.

..et une opération « ports morts »

Autres professions fortement mobilisées contre la réforme des retraites : les dockers et les travailleurs portuaires. Une opération de « ports morts », c’est-à-dire de blocage des ports maritimes français, avait eu lieu du 14 au 17 janvier dans le tout pays. Cette fois-ci, l'opération va être reconduite les 22, 23 et 24 janvier, c’est ce qu’a annoncé la fédération CGT des ports et docks qui appelle également à maintenir les piquets de grève dans les grands ports maritimes du pays (Dunkerque, Le Havre, Rouen, Nantes-Saint-Nazaire, La Rochelle, Bordeaux et Marseille).

Depuis le début de la mobilisation, ces opérations ont empêché la circulation des marchandises et ont entraîné des problèmes d’approvisionnement dans plusieurs secteurs et notamment des pénuries dans les grandes surfaces des territoires d’outre-mer. Le blocage des ports a donc des conséquences financières et commerciales très importantes.

Contrairement aux professions libérales ou aux artistes de l’Opéra de Paris, les dockers ne bénéficient pas de régimes autonomes ni spéciaux, mais disposent d’un accord de pénibilité lié à la convention collective de leur branche qui leur permet de prendre leur retraite quelques années avant l’âge légal de départ, c'est-à-dire à 59 ans. Face aux conditions de travail dans ce secteur, la fédération CGT des ports et docks estime que c’est inacceptable d’allonger le temps de travail des salariés et c’est pour cette raison qu’elle lutte pour l’abandon de la réforme des retraites.

Le vendredi 24 janvier, une septième journée de mobilisation est prévue dans tout le pays à l'occasion de l'examen du projet de loi sur la réforme des retraites en Conseil des ministres, pour contester cette réforme qui touche tous les corps de métier.

Source : Léna Thebaud, rfi.fr
 

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