France : Retraites des riches: démontage d’une intox

La France insoumise et la CGT essayent de faire croire depuis la mi-décembre que la réforme des retraites va exonérer les « plus aisés » de 70 milliards d’euros de cotisations. Une manipulation grossière, pourtant relayée.

Après Thomas Piketty qui a dénoncé début décembre « l’arnaque » de la réforme des retraites en faisant croire que les plus riches ne paieraient que 2,8 % de cotisations contre un taux de 28 % pour les salariés jusqu’à 10 000 euros mensuels, c’est au tour de Jean-Luc Mélenchon et de la CGT de distiller l’idée que les cadres supérieurs gagneraient à la réforme et qu’Emmanuel Macron préparerait un « cadeau de Noël à BlackRock ». Des assertions totalement fausses. Décryptage.

C’est l’histoire d’une fake news de Noël. Un conte écrit par Jean-Luc Mélenchon et repris par la CGT Cadres et autres caciques de La France insoumise. L’histoire ? La réforme des retraites ne serait qu’un gros « cadeau de Noël d’Emmanuel Macron à BlackRock » comme l’écrit l’UGICT-CGT dans un communiqué daté du 18 décembre, reprenant une note de blog du leader de La France insoumise du 15 décembre. Une exonération de plus de 70 milliards d’euros de cotisations retraites pour les plus riches, qui tomberaient dans l’escarcelle d’avides fonds de pensions pour nourrir, comble de l’horreur, des pensions privées.

Le drame se joue en trois actes : 1/« Alors qu’aujourd’hui les cadres supérieurs cotisent sur l’ensemble de leur salaire jusqu’à 8 plafonds de la sécurité sociale (soit 27 016 euros brut/mois), ils ne cotiseraient plus que jusqu’à 3 fois le plafond de la sécurité sociale  », indique le communiqué. 2/« Les cotisations de solidarité, d’un montant total de 9,94 % (2,30 % à la Sécurité sociale + 7,64 % à l’Agirc-Arrco) seraient ramenées à 2,8 % » et 3/« ceci fait suite à la réforme de l’épargne retraite de la loi Pacte, qui organise la transférabilité des produits d’épargne retraite, renforce leur défiscalisation et assouplit les modalités de versement. »

Morale de l’histoire selon la CGT, « les cadres sup’ seraient renvoyés vers l’épargne retraite et la capitalisation pour tenter de maintenir leur niveau de vie. (...) [De quoi créer] un marché juteux pour les fonds d’épargne retraite qui lorgnent sur l’épargne des français·e·s » comme le grand méchant loup louche sur le petit chaperon rouge.

Instrumentalisation. L’instrumentalisation est en réalité assez grossière. Oui, les très hauts salaires ne cotiseront pas au-delà de 10 000 euros de revenus mensuels. Cela devrait entraîner non pas une baisse de 70 milliards des cotisations annuelles mais plutôt de 4,5 milliards d’euros, c’est-à-dire moins de 2 % des 240 milliards collectés en 2019. Pour arriver au chiffre spectaculaire de plus de 70 milliards, Jean-Luc Mélenchon et la CGT ont multiplié ce manque à gagner sur 15 ans, de 2025 à 2040. Ce détail mis à part, ils oublient surtout de dire que les cotisants ne toucheront plus de pensions au-delà de trois plafonds de la Sécurité sociale.

Par contre, ils paieront pour les autres un impôt de solidarité au-delà de 10 000 euros par mois. En effet, qu’ils soient du public ou du privé, tous les salariés seront soumis au même niveau de prélèvement dans le futur régime : 28,12 % de cotisations payées à 60 % par l’employeur et à 40 % par les salariés. Sur ces 28,12 %, 25,31 % ouvriront des droits à la retraite et 2,81 % financeront la solidarité du système. Mais si les cotisations ouvrant des droits seront plafonnées à 10 000 euros de revenus, la part «  non contributive  » de 2,81 % ne sera, a contrario, pas plafonnée. Les plus riches contribueront donc sans contrepartie au système, avec un effort supplémentaire de 20 % puisque la part solidarité va passer de 2,3 % aujourd’hui à 2,8 % dans le futur régime.

Plus de solidarité. Le plafond de cotisations des hauts revenus au système universel va augmenter et non baisser par rapport au régime général actuel  », confirme sur Twitter l’économiste Rayan Nezzar, par ailleurs porte-parole de Cédric Villani pour les municipales de Paris. L’exemple est inscrit dans le rapport Delevoye : alors qu’un cadre rémunéré 12 000 euros par mois cotise aujourd’hui 34 170 euros par an entre le régime général et le régime complémentaire Agirc-Arrco, il cotisera demain 34 420 euros dans le système universel. Soit 250 euros de cotisations supplémentaires qui serviront à financer des mesures sociales comme l’augmentation du minimum vieillesse ou la prime de 5 % dès le premier enfant.

Quid de la baisse des 60 % cotisations payées par les entreprises ? Pour elles, le nouveau système provoquera bel et bien une baisse du coût du travail : une bonne nouvelle pour l’attractivité du pays. Cela ne signifie pas pour autant une baisse nette. Car comme le souligne le chef économiste de Natixis, Patrick Artus, « la plupart des entreprises concernées sont en train de mettre en place des plans de compensation pour leurs salariés en abondant leurs plans d’épargne retraite collectifs. »

Fonds de pension public. Sur le fond, pourquoi diaboliser la retraite par capitalisation qui a permis de dégager un rendement annuel réel de 8 % ces quarante dernières années, contre 1,8 % seulement pour la retraite par répartition ? Une retraite par capitalisation dont bénéficient aussi les fonctionnaires, les seuls en France à pouvoir profiter d’un vrai fonds de pension. L’établissement de retraite additionnelle de la fonction publique (ERAFP), c’est son nom, gère en effet une trentaine de milliards d’euros d’actifs pour le compte de 4,5 millions d’agents du public. 402 millions d’euros de rendement ont été encaissés en 2018, contre 289 millions cinq ans plus tôt. Une belle performance qui dure : depuis sa création en 2005, l’établissement affiche une performance moyenne de près de 5 % par an. Et personne ne s’en plaint.

Enfin, loin d’un hypothétique coup de canif à 70 milliards d’euros sur nos retraites, cette goutte de modèle beveridgien dans notre système bismarckien permettra de renforcer le capital de nos entreprises tricolores pour financer leur développement. Ce n’est pas la moindre des contradictions de ces hussards rouges du collectivisme : ce sont les mêmes que l’on retrouvera devant les caméras pour dénoncer les prochaines fermetures d’usines… par manque de capital.

Source : Raphaël Legendre, lopinion.fr

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