France : Réforme des retraites: voyage en absurdie

Le chantier phare du quinquennat est devenu un bourbier où s’enfonce la majorité. En cause, les difficultés intrinsèques du sujet, les erreurs du pouvoir et le malaise de la démocratie sociale

Le 13 février, le Premier ministre a reçu les partenaires sociaux pour parler de quatre sujets relatifs à la réforme. Il a annoncé l’extension du bénéfice de la « clause à l’italienne » à tous les salariés, du public et privé. Deux députés viennent de lui écrire pour s’inquiéter des modalités et du coût du projet de régime de retraite universel. La discussion du texte en séance, à l’Assemblée nationale, commence le 17 février. Le lendemain a lieu la première réunion thématique de la conférence sur le financement des retraites entre patronat, syndicat et représentants de l’Etat.

Quand il prévoit une ambitieuse réforme des retraites dans son programme, le candidat Macron sait-il seulement qu’il s’attaque aux fondamentaux de la société française ? La place du travail dans la vie de chacun, l’image de la vieillesse, la notion de métier, celle de statut, etc., etc. Sait-il qu’il va réveiller les oppositions politiques et syndicales, offrant une tribune à la radicalité de La France insoumise, redonnant une nouvelle jeunesse à la CGT ? Sait-il qu’il va mettre en difficulté la CFDT, le syndicat qui a inspiré la réforme ? Sait-il qu’il aborde un chantier technique d’une complexité titanesque ?

Le joueur de Mikado a voulu soulever une seule baguette, mais tout l’édifice s’effondre. Et les faiblesses françaises apparaissent. Les ambiguïtés de la majorité présidentielle, faite de bric et de broc, c’est-à-dire de droite et de gauche. Les difficultés de la démocratie politique, symptôme commun à tous les vieux pays qui la pratiquent ; les faiblesses de la démocratie sociale, phénomène propre à l’Hexagone, où quoi qu’il arrive les partenaires sociaux restent dans un lien de subordination au politique.

L’expression la plus tangible de ce « bololo », selon ce mot que le Premier ministre affectionne, est la confusion de la méthode et du calendrier. Sont menées conjointement : le débat sur un projet de loi au Parlement, une conférence de financement réunissant syndicats, patronat et représentants de l’Etat, des discussions entre plusieurs ministères concernés (Travail, Solidarités, Haut-commissariat aux retraites, Fonction publique).

Femmes, le retour. Et pour le 14 février – jour de la Saint-Valentin, cela s’imposait –, on ajoute une nouvelle couche : une réunion est consacrée à la retraite des femmes. Sobrement intitulée « Mesures pour la retraite des femmes : une priorité du gouvernement », elle va réunir plusieurs membres de l’exécutif et des députés de la majorité travaillant sur les droits familiaux et les inégalités femmes/hommes. On croyait que c’était le cœur de la réforme vantée par le gouvernement, on découvre encore une discussion parallèle.

La journée du 13 février a encore ajouté à la complexité. Le Premier ministre reçoit les partenaires sociaux à Matignon. Il s’agit de faire le point sur les discussions entre les ministères. Quatre sujets sont sur la table. Deux, la pénibilité du travail et l’emploi des seniors, sont des serpents de mer qui ne relèvent pas strictement des retraites. Les deux autres sont liés à la réforme : la hausse de la retraite minimum (le minimum contributif dans le jargon) et le traitement de la période de transition.

Sur le minimum contributif, premier sujet, le chef du gouvernement a renvoyé à la conférence de financement dont les travaux commencent mardi 18 février. C’est assez logique puisque le but de cette instance est de trouver les moyens d’équilibrer les régimes de retraite en 2027 et que la progression du minimum contributif commence en 2022. Mais les précisions restent à venir.

Sur la question de la transition, Edouard Philippe fait une annonce majeure et coûteuse… sans la chiffrer, ce qui est la marque de fabrique de ce projet. Le gouvernement a décidé d’accorder une « clause à l’italienne » généralisée à tous les salariés, du public et du privé. Il s’agit d’adopter le mode de calcul le plus favorable aux futurs retraités qui seront « à cheval », si l’on peut dire, sur l’ancien régime et le nouveau, ceux nés entre 1975 et 2004.

Cette clause a déjà été accordée aux agents de la SNCF et de la RATP, la voici étendue à la fonction publique et aux salariés du privé. Laurent Escure, secrétaire général de l’Unsa, qui compte beaucoup d’adhérents dans la fonction publique, en demandait l’extension. Le voilà satisfait. Cette mesure est rassurante, mais pourquoi ne pas l’avoir décidée plus tôt ?

Fromage et dessert. Les causes de ces désordres sont à rechercher d’abord au cœur de la macronie. Depuis le début, ceux qui viennent de la gauche (une partie de l’Elysée et une bonne louche des députés LREM) veulent une réforme qui leur ressemble, redistributive et généreuse. Ceux issus de la droite (Matignon) se regardent dans un autre miroir : une réforme des retraites sans allongement de la durée du travail, ça ne peut pas marcher.

Le président a tranché : ce sera fromage et dessert, réforme de droite et de gauche. Pour une large majorité de l’opinion, le menu est amer : elle retient qu’il faudra travailler plus et elle est anxieuse de connaître ses nouveaux droits, persuadée qu’elle va y perdre.

Hésitant entre une réforme martiale et une réforme consensuelle, le pouvoir hésite longtemps dans son attitude face à la CFDT. C’est ni avec elle, ni sans elle. Il semblait pourtant logique de s’appuyer sur le syndicat qui non seulement approuve la création d’un régime universel, mais en plus est à l’origine du projet. Mais la CFDT ne veut pas entendre parler d’âge d’équilibre, elle obtient la tenue d’une conférence de financement pour tenter de trouver un autre moyen de combler les déficits.

Et voilà un pan essentiel du projet gouvernemental renvoyé aux partenaires sociaux. Du coup, tout le monde se marche sur les pieds : les parlementaires aimeraient légitimement parler d’argent. Comme l’a dit le Premier ministre, roi de l’understatement, le 13 février, « faire dialoguer la démocratie sociale et la démocratie politique est un exercice exigeant. »

Pour ne pas rester sur leur faim, deux députés LREM, Laurent Saint-Martin et Emilie Cariou, piliers de la commission des finances, viennent d’écrire au Premier ministre pour lui poser une quinzaine de questions sur les mesures de compensation accompagnant la réforme et leur coût. Avant eux, le Conseil d’Etat s’était inquiété de « projections financières lacunaires » dans l’étude d’impact attachée au projet de loi.

La démocratie sociale ne va pas très bien, la démocratie politique non plus : au Parlement, les 17 députés de La France insoumise font de l’obstruction pour empêcher que le projet de loi soit voté en commission. Mission accomplie. Ils visent désormais le débat en séance avec le même objectif : mettre tellement de bâtons dans les roues du gouvernement que de guerre lasse, il soit obligé de recourir au 49-3, l’adoption du texte sans vote.

Enfin, les difficultés viennent de l’immensité de la tâche. Ce n’est pas une explication mineure. La fusion de 42 régimes différents demande une ingénierie et une préparation rigoureuses. La concertation menée par Jean-Paul Delevoye, Haut commissaire chargé des retraites d’octobre 2017 à décembre 2019, n’a pas vraiment déminé les sujets les plus épineux. Aujourd’hui, ils explosent.


Source : Corinne Lhaïk, lopinion.fr

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