France : Définitivement enterrée ou simplement reportée: quel avenir pour la réforme des retraites?

Suspendue en raison de la crise sanitaire, la réforme des retraites est toujours dans l’esprit de l’exécutif. Le projet d’instauration d'un régime universel par points pourrait revenir sur le devant de la scène, mais probablement pas avant 2021. Et quelques concessions pourraient être accordées, notamment sur l'âge pivot.

En à peine quelques jours, le débat sur la réforme des retraites a été éclipsé par l’épidémie de coronavirus. Oubliés le système à points, les polémiques sur l’âge pivot ou la question sensible des régimes spéciaux au coeur d’âpres discussions des mois durant… Le projet phare -et probablement le plus explosif- du quinquennat qui a péniblement résisté à un mouvement social d’une longévité record n’a pas pesé lourd face à la crise sanitaire et au choc économique qui en découle.

"J’ai décidé que toutes les réformes en cours seraient suspendues, à commencer par la réforme des retraites", avait d’ailleurs annoncé Emmanuel Macron le 16 mars dernier. Un répit bienvenu pour ses opposants qui réclamaient une renégociation de la réforme. Est-ce à dire pour autant que le projet est définitivement abandonné? Rien n’est moins sûr.

Car Emmanuel Macron ne serait pas décidé à renier sa réforme, du moins pas totalement. Il en va selon lui de sa crédibilité. Persuadé de s’être fait élire en partie sur ce projet, le chef de l’Etat reste également convaincu qu’il sera bénéfique aux salariés modestes et aux carrières hachées. A ceux qui ont été en première ligne pendant la crise sanitaire, en somme.

    "On reste sur le principe de la suspension. Il n’a jamais été question d’autre chose dans la bouche du président et du Premier ministre", confirme à BFM Eco Cendra Motin, députée LaRem de l’Isère et rapporteure du volet organique de la réforme des retraites.

Un retour en 2021?

Mais à moins de courir le risque d’un nouvel embrasement social, difficile de reprendre dans l’immédiat le projet de loi tel qu’il a été adopté en première lecture à l’Assemblée nationale. Le seul recours à l’article 49.3 de la Constitution pour y parvenir démontre à quel point le texte a divisé le pays. Et le climat politique ne s’est pas vraiment apaisé depuis. Bien au contraire.

D’autant qu’entre l’organisation des sénatoriales en septembre, les discussions budgétaires en octobre et les élections régionales et départementales en mars 2021, il reste peu de place dans le calendrier pour rouvrir ce dossier "hautement inflammable", reconnaît Cendra Motin. Mais, poursuit-elle, "il faut qu’il soit traité avant 2022 pour montrer qu’on est responsable". Surtout qu’il existe d’après elle "des dispositifs importants dans cette loi pour la gestion et la sortie de crise économique" qui pourraient permettre de protéger les populations les plus fragilisées.
"Il faut qu'on soit transparent"

L’entourage d’Emmanuel Macron a lui-même fait savoir cette semaine que "certains pans de la réforme des retraites pourraient revenir", en particulier ceux qui concernent la justice sociale comme la pension minimum de 1000 euros. La majorité a d’ailleurs tenu à envoyer un premier signal mercredi à l’Assemblée nationale en votant la revalorisation de la retraite minimum des agriculteurs dès 2022. Une promesse qui figurait déjà dans la réforme du gouvernement.

Mise à part cette exception, pas question de découper le projet de loi en petits morceaux pour adopter les mesures une par une dans des textes différents. "Il n’y aurait rien de pire pour les Français que de voir qu’on fait la réforme par petites touches. Il faut qu’on soit transparent", estime Cendra Motin. Et le découpage du texte "empêcherait d’avoir une vision d’ensemble des financements nécessaires", avertit encore la rapporteure du projet de loi.

Si Emmanuel Macron envisage sérieusement de rouvrir le chantier des retraites, les cadres de la majorité n'ont pas toujours fait preuve d'une totale sérénité ces dernières semaines. "Si elle empêche le pacte républicain de se conclure, la réforme des retraites devrait être de mise de côté", expliquait en avril le chef de file des députés LaREM Gilles Le Gendre. "Je ne suis pas certain qu’on pourra mener la réforme des retraites d’ici la fin du quinquennat", confiait également à La Voix du Nord le patron du parti présidentiel, Stanislas Guérini.

Revoir la question du financement

Malgré la crise sanitaire, la volonté d’Emmanuel Macron de réformer le système de retraite semble intacte. Il est donc peu probable de voir le locataire de l'Elysée renoncer à la philosophie générale de son projet, à savoir l’instauration d’un régime universel par points. "Je crois qu’il ne serait que retour de justice sociale qu'on finisse d’intégrer les salariés en régime spécial dans le régime général", abonde Cendra Motin.

Cela ne veut pas dire que l’exécutif refuse toute concession. Notamment sur les rythmes et les modalités de transition des indépendants et des régimes spéciaux vers le régime général qui pourront encore être discutés. Car "la situation a changé avec la crise et les besoins des différentes professions aussi", explique la députée de l’Isère. Rejeté par une majorité de la population, le dispositif de l’âge pivot pourrait quant à lui passer à la trappe après avoir cristallisé les débats.

Pour autant, la question de l’équilibre financier du système reste extrêmement importante pour l’exécutif. Et peut-être même un peu plus qu’avant sachant que les comptes sociaux se sont sévèrement dégradés depuis le début de l’épidémie de coronavirus. En clair, ce ne sont plus 12 milliards d'euros qu'il faudra trouver d'ici 2027, mais vraisemblablement beaucoup plus.

    "Tout doit être repensé en termes de financement. On n’a pas envie de promettre la Lune sans savoir comment financer. Il faudra reprendre la conférence de financement avec les partenaires sociaux dans un contexte complètement différent. Aujourd’hui on ne peut pas le faire parce qu’on est encore dans le brouillard. Il est urgent d’attendre de voir l’état des comptes sociaux d’ici six mois à un an pour savoir comment tout ça va s’articuler", conclut Cendra Motin.

Les syndicats ferment la porte

Du côté des syndicats, les leaders des principales organisations sont peu enclins à rouvrir les discussions sur la réforme des retraites. "L’avenir de cette réforme, c’est le placard, c’est là qu’elle sera le mieux", a lâché François Hommeril, président de la CFE-CGC, lors d'un "grand débat" en visioconférence entre les dirigeants des principales organisations patronales et syndicales, organisé par l'Association des journalistes de l'information sociale (Ajis) et relayé par l’AFP.

Selon lui, le retour de ce projet de loi risque de "remettre le pays à feu et à sang". Même son de cloche du côté de la CGT et de Force Ouvrière: "On n’a pas changé d’avis: on considère que cette réforme est mauvaise", a déclaré le leader de la confédération Philippe Martinez, quand le secrétaire général de FO, Yves Veyrier, a estimé qu’il serait "malvenu de recréer de la tension à un moment où on a d’autres chats à fouetter".

Favorables sur le principe au système universel par points, la CFDT et la CFTC n’approuvent pas le projet en l’état et réclament du temps pour en rediscuter. "Ce n'est pas le moment pour mettre ce sujet sur la table car le climat social ne s'y prête pas", a relevé Cyril Chabanier, président de la CFTC, pour qui le système actuel "n'est pas juste".

"Il y a d’autres priorités que la réforme des retraites. Il faut se donner un peu de temps pour revenir sur ce dossier", confirme encore à BFM Eco Frédéric Sève, secrétaire national CFDT. "Mais le sujet des retraites sera toujours là, que la réforme soit abandonnée ou pas", ajoute-t-il. D’autant que la crise "va affecter les régimes différemment (…). S’il y a des problèmes de financement, les questions de justice sociale se poseront. Toutes les questions qui étaient au cœur de la réforme n’ont pas disparu", prévient le "Monsieur retraites" de la CFDT.

Source : Paul Louis, bfmtv.com

 

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