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C’était attendu : en 2020, le déficit du régime de retraites s’est creusé «massivement», selon un rapport du COR. Ce qui l’était moins, c’est que la situation se révèle loin d’être aussi dramatique qu’annoncé. De quoi alimenter les débats, relancés récemment, autour de la réforme voulue par le gouvernement.

Il y a deux manières de réagir à la lecture du dernier rapport annuel du Conseil d’orientation des retraites (COR), dont Libération a pu prendre connaissance – dans une version quasi définitive – deux jours avant sa publication officielle. La première consiste à se laisser envahir par un vertige en découvrant que, comme l’écrivent les experts, «le déficit du système de retraite s’est creusé très massivement» pour atteindre 18 milliards d’euros en 2020. Soit la confirmation d’une évidence : le financement du régime de retraites ne pouvait sortir indemne de la pandémie de Covid-19 et des mesures administratives prises pour endiguer cette dernière. «La contraction de la masse salariale du secteur privé, sous l’effet du recours massif à l’activité partielle et de la baisse de l’emploi liés à la crise, ainsi que les reports de paiement décidés pour les travailleurs indépendants expliquent l’essentiel de cette baisse [de recettes]», avance ainsi le COR. Pendant ce temps, les dépenses n’ont quasiment pas varié, la surmortalité liée à la crise sanitaire ne les diminuant que marginalement. En revanche, leur poids rapporté au PIB a mécaniquement grimpé à 14,7% (contre 13,5% en 2019) puisque le produit intérieur brut a brutalement chuté de près de 8%.

La seconde manière consiste à se rassurer en rapportant ces 18 milliards à ce que le COR avait anticipé précédemment. Et à se dire que, finalement, on revient de loin : en juillet, les mêmes experts estimaient que le besoin de financement pourrait exploser jusqu’à atteindre près de 30 milliards d’euros à la fin 2020. Un chiffre qu’ils avaient déjà révisé à la baisse en novembre, en projetant finalement un déficit de 23,5 milliards d’euros. Au final, le besoin de financement se révèle donc inférieur de près de 5 milliards d’euros à cette prévision. Et, tout compte fait, il s’établit à 13 milliards d’euros si l’on prend en compte le versement ponctuel de 5 milliards d’euros du Fonds de réserves pour les retraites dont le régime a bénéficié. Au final, le «trou» des retraites représente donc 0,6% du PIB en 2020. Et pour 2021, le COR anticipe – sous réserve que la pandémie ne reprenne pas de plus belle – un déficit qui se situerait entre 0,3% et 0,4% du PIB, soit entre 7 et 10 milliards d’euros.

Une «priorité» selon Le Maire

Ces deux manières de voir vont à coup sûr alimenter le débat actuel autour d’un supposé retour de la réforme des retraites. C’est le chef de l’Etat lui-même qui a fait repartir le sujet de plus belle en affirmant la semaine dernière que «rien n’est exclu» en la matière, et qu’il tiendra notamment compte de «la solidité de nos finances publiques». Qu’est-ce à dire ? Emmanuel Macron a laissé planer le mystère. Son ministre de l’Economie, lui, est plus limpide : depuis des mois, Bruno Le Maire ne cesse de dire que cette réforme est une «priorité». Et, dans la mesure où il aborde le sujet à chaque fois qu’il est question d’équilibre des comptes publics, il est évident que la partie de la réforme à laquelle il pense n’est pas le passage à un système à points (le volet dit «systémique», autrement dit la promesse originelle de Macron lors de la campagne présidentielle) mais bien à un allongement de la durée de cotisation (le volet dit «paramétrique», qui est venu s’ajouter au projet initial).

Si bien qu’on risque d’entendre parler de ces 18 milliards de déficit au cours des prochaines semaines, que ce soit dans la bouche de Bruno Le Maire ou dans celle des membres de la majorité favorables à des mesures «paramétriques». Faute d’envisager un relèvement des cotisations ou un gel des pensions, le gouvernement pourrait être tenté de repousser l’âge légal de départ (aujourd’hui fixé à 62 ans) ou d’accélérer la loi Touraine, qui prévoit de faire passer la durée de cotisation à 43 ans d’ici 2035.

«Pas d’urgence à réformer»

La lecture que font plusieurs responsables syndicaux du rapport est, sans surprise, tout autre. Le fait que le déficit soit à ce point inférieur à ce qui était craint «démontre bien qu’il n’y a pas d’urgence à réformer», observe un responsable syndical. «Cela nous conforte dans notre analyse : il ne faut pas faire la réforme des retraites voulue par le président de la République, qu’elle soit systémique ou paramétrique. La priorité doit être l’emploi», réagit pour sa part Michel Beaugas, de Force ouvrière, auprès de Libération. Ces derniers mois, tous les leaders syndicaux ont rappelé qu’il n’était pas question pour eux d’entendre à nouveau parler des retraites en pleine crise. Tous, y compris Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, pourtant favorable sur le principe au passage à un système par points. «On continue de dire ce qu’on dit depuis des mois, il n’y a pas de place pour un débat apaisé autour de la question des retraites avant la présidentielle, a-t-il redit à l’AFP lundi. Quelle que soit l’option retenue, ça paraîtrait totalement inflammable.»

Pour asseoir leur position, les syndicats peuvent s’appuyer sur un autre aspect du rapport. Dès son introduction, le COR rappelle lui-même que d’un point de vue structurel, le régime des retraites n’est pas sur une mauvaise pente, au contraire : «Malgré le contexte de la crise sanitaire et le vieillissement progressif de la population française, les évolutions de la part des dépenses de retraite dans le PIB resteraient sur une trajectoire maîtrisée.» Concrètement, à taux de cotisation constant, le COR envisage un retour à l’équilibre «vers le milieu des années 2030», à condition que l’Etat prenne en charge une part plus importante des dépenses. Sinon, il faudrait attendre 2040, voire 2050.

Source : libération.fr

Tag(s) : #France
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